A16 - INAUGURATION
 
Porrentruy, tunnel du Banné, le 11 novembre 2005

Manifestation d'inauguration officielle des évitements de Porrentruy et de Delémont
Allocution de M. Moritz Leuenberger, Conseiller fédéral, chef du Département de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication


Une route pour dépasser les rivalités

Monsieur le président du gouvernement,
Madame et Messieurs les conseillers d’Etat,
Mesdames, Messieurs,

Six kilomètres. Nous inaugurons aujourd’hui six nouveaux kilomètres de Transjurane. Ce n’est pas très long. Une heure à pied. A peine plus qu’un jet de pierre … d’Unspunnen.

D’ailleurs, il n’est pas impossible que la pierre réapparaisse au détour d’une manifestation, mais je ne l’attends pas dans le cadre de celle d’aujourd’hui. Pour ça, il faudrait que je dispose d’arguments aussi convaincants qu’un ex-ambassadeur de Suisse. Non, moi je dois me concentrer sur le glamour et les courbes de six nouveaux kilomètres de bitume au service de la mobilité individuelle !

Pour les Jurassiens, ces kilomètres signifient un nouveau rapprochement. Un pas de plus vers le désenclavement au-delà des frontières cantonales puisqu’on rejoint plus vite le Plateau et la France. C’est aussi un rapprochement intérieur entre les deux villes de Delémont et Porrentruy, bien sûr. Enfin, c’est un nouveau rapprochement vers le Jura bernois. A moins que ce ne soit de Berne que vous vouliez vous rapprocher. En matière d’autoroute, il faut s’attendre à des revirements ou des demi-tours. On a connu d’ailleurs d’autres exemples de conversion. Par exemple Saül, qui se convertit et devient Paul, Saint-Paul, sur la route de Damas. Ici, ce serait plutôt sur la route de la Damassine. Alors tous les miracles sont possibles… Mais sont-ils compatibles avec le 0,5 pour mille ?

Pour ceux qui n’habitent pas le Jura, le chemin est évidemment plus court aussi. Porrentruy ne semble plus à des années lumières du Plateau. Prenez garde d’ailleurs, la Saint-Martin pourrait bien attirer encore plus de public et prendre des allures de fête nationale, une sorte de Marché-Concours, une prairie du Grütli ajoulote avec force conseillers fédéraux et manifestations à la clé. Remarquez, pour les manif, vous avez une certaine routine. Et puis Chevenez est déjà la capitale mondiale de la Saint-Martin.

Tout est politique. On le disait quand j’étais jeune, et j’en suis convaincu aujourd’hui encore. Et dans le Jura tout est encore plus politique. La Transjurane est même l’incarnation faite béton de ce que doit être une politique régionale, à savoir une politique qui rapproche les périphéries des centres et leur assure un service public équivalent. Une politique qui sert non seulement les Jurassiens mais la Suisse puisqu’elle nous rapproche de la France.

Cette journée d’inauguration est politique elle aussi. Mes services m’ont expliqué que l’un des objectifs de la planification a toujours résidé dans l’ouverture des deux évitements de Porrentruy et de Delémont en même temps. Ceci dans le but d’éviter tout sentiment de rivalité entre ces deux villes.

Il semble qu’il y ait du vrai dans cette rumeur de rivalité. En effet, on dit bien:
• que Porrentruy a de la grandeur, le château des Princes-Evêques et les collèges,
• et que Delémont, elle, a la capitale, des industries et des habitants plus nombreux.

C’est ainsi, la rivalité entre les villes est une réalité très répandue. Et elle n’est pas une spécialité jurassienne. Elle existe aussi entre Berne et Zurich. Entre Bâle et Zurich. Entre Genève et Zurich. Entre Saint-Gall et Zurich.

Retournons à nos moutons. Même si le mouton est vraiment le dernier animal qui me fasse penser à un Jurassien, sauf quand c’est un vrai mâle…

En prenant la décision de planifier l’ouverture simultanée des évitements de Porrentruy et de Delémont, les autorités ont fait preuve de diplomatie. J’irais jusqu’à dire de sagesse. A 26 ans, le Jura deviendrait-il sage, déjà ? Les frondeurs et les rebelles m’en voudront. Mais rassurez-vous, pour moi sage n’est pas synonyme d’ennuyeux.

Les autorités ont accepté qu’ils pourraient y avoir de la fierté blessée si une ville était servie avant l’autre. Elles n’ont pas nié les sentiments des uns et de autres, au contraire, elles ont composé avec eux.

Je ne me moque pas des divergences et de la rivalité. Elles font partie de la vie politique comme de la vie tout simplement.

Quand j’étais jeune conseiller fédéral, j’étais persuadé qu’il fallait combler les fossés de notre pays. Je pensais surtout au fossé entre les langues. A chaque votation, je m’efforçais de trouver d’autres différences qui pourraient expliquer les écarts de résultats entre la Suisse romande et la Suisse alémanique. Entre les villes et les campagnes par exemple.

J’ai cessé cet exercice. J’ai fini par reconnaître que les différences culturelles et politiques existaient bel et bien entre Romands et Alémaniques. Et, avec le temps, j’ai même acquis la conviction qu’il ne fallait surtout pas chercher à les aplanir. Parce que l’identité se forge aussi par la différenciation. Au lieu d’ignorer les différences ou d’essayer de les noyer dans l’eau tiède, nous pouvons choisir de les valoriser. Fort de notre langue, de notre culture politique, nous osons davantage affronter le choc des idées, parler ouvertement de nos divergences.

Accepter la différence, c’est un premier pas vers l’autre.

Cette adversité peut s’avérer salutaire. En effet, aujourd’hui, elle a débouché sur un projet qui profite à chacun. Avec les évitements de la Transjurane qui ouvrent en même temps, les habitants des deux villes auront les mêmes avantages. Ils se déplaceront plus rapidement, jouiront d’une plus grande qualité de vie et subiront moins de trafic.

Dans le jargon d’aujourd’hui, on dirait que c’est une situation win-win.

Votre conseiller d’Etat Laurent Schaffter a dépassé d’autres rivalités, celles qui existent entre les cantons. En effet, quand il a emmené une partie d’entre vous manifester sur la place fédérale, il n’a pas organisé une manifestation pour le seul Jura. Votre canton s’est associé aux cantons de Berne, de Neuchâtel et du Valais pour dénoncer les coupes dans le budget des routes nationales.

Au niveau du pays tout entier, nous essayons actuellement de créer un fonds d’infrastructures pour les routes nationales et les agglomérations. Celui-ci devrait financer à la fois des projets routiers et des réseaux de transport public dans les agglomérations. Ici aussi, il s’agit de surmonter une rivalité, celle qui existe entre la route et le rail. Les usagers des routes ont tout à gagner si une partie de la population prend le train : parce que la circulation sera plus fluide sur les routes. Ils ont donc intérêt à ce que les projets de RER se réalisent à Genève (le Ceva), à Zurich (la gare souterraine) et au Tessin (Stabio-Arcisate).

Quant aux partisans des transports publics, ils doivent savoir que les projets que je viens de mentionner ne seront pas financés par ce fonds s’ils n’acceptent pas, de leur côté, l’achèvement rapide du réseau des routes nationales (qui intéresse particulièrement le Jura) et le soutien à certaines routes principales dans les régions de montagne et périphériques (qui intéresse aussi le Jura).

Si le fonds passe, il y aura de nombreux gagnants. S’il trépasse, il y aura surtout des perdants.

Il s’agit donc de dépasser les rivalités entre route et rail, mais aussi entre agglomérations et régions périphériques, entre villes et campagnes.

Le Jura défend d’ailleurs aussi bien la route que le rail puisqu’il s’est toujours battu et pour la Transjurane, et pour le raccordement au réseau TGV par l’aménagement de la ligne ferroviaire Bienne-Delle-Belfort, tout particulièrement la réouverture de la ligne Delle-Belfort.

Il en va de même dans le débat sur la nouvelle loi sur l’approvisionnement en électricité. Ici aussi, il y a rivalité entre ceux qui veulent une rapide ouverture du marché, ceux qui souhaitent avant tout la sécurité de l’approvisionnement et ceux qui défendent les énergies renouvelables. Le parlement a tenu compte des intérêts de tous pour ficeler un compromis.

Vous le voyez, l’union des forces et la solidarité ne sont pas seulement des bons sentiments, elles sont aussi des moyens efficaces pour avancer, sortir des blocages, réaliser des projets, construire pour l’avenir. Votre canton nous en livre aujourd’hui une nouvelle preuve.

D’ailleurs, un de vos compatriotes – heureusement, l’administration fédérale emploie quelques Jurassiens -, un de vos compatriotes, donc, m’a appris que même la rivalité entre les rouges et les noirs n’était plus ce qu’elle était. Un événement historique a eu lieu en Ajoie, m’a-t-il annoncé. Une fusion a réuni les deux fédérations de musique. Désormais, les fanfares des rouges et les fanfares des noirs se retrouvent dans la même organisation.

Mais revenons à notre Transjurane.

Treize kilomètres, ce n’est pas très long. C’est la distance de Porrentruy à la frontière. C’est ce que nous inaugurerons en 2014. Enfin, quand je dis nous, j’espère que vous m’inviterez parce qu’il n’est pas complètement exclu que je ne sois plus au Conseil fédéral.

Treize kilomètres. C’est cinq minutes sur l’autoroute, quelques pas de dinosaures. Qui sait si, ce jour-là, le Jura ne va pas entraîner le pays tout entier dans son élan d’ouverture vers l’Europe.

C’est pourquoi nous pouvons aujourd’hui partager notre joie en cette cérémonie d’inauguration. Nous pourrions même entrer en transes. En Transjurane bien sûr!

Moritz Leuenberger
Conseiller fédéral