Une route pour dépasser les rivalités
Monsieur le président du
gouvernement,
Madame et Messieurs les conseillers d’Etat,
Mesdames, Messieurs,
Six kilomètres. Nous inaugurons aujourd’hui
six nouveaux kilomètres de Transjurane. Ce n’est pas
très long. Une heure à pied. A peine plus qu’un
jet de pierre … d’Unspunnen.
D’ailleurs, il n’est pas impossible
que la pierre réapparaisse au détour d’une manifestation,
mais je ne l’attends pas dans le cadre de celle d’aujourd’hui.
Pour ça, il faudrait que je dispose d’arguments aussi
convaincants qu’un ex-ambassadeur de Suisse. Non, moi je dois
me concentrer sur le glamour et les courbes de six nouveaux kilomètres
de bitume au service de la mobilité individuelle !
Pour les Jurassiens, ces kilomètres signifient
un nouveau rapprochement. Un pas de plus vers le désenclavement
au-delà des frontières cantonales puisqu’on
rejoint plus vite le Plateau et la France. C’est aussi un
rapprochement intérieur entre les deux villes de Delémont
et Porrentruy, bien sûr. Enfin, c’est un nouveau rapprochement
vers le Jura bernois. A moins que ce ne soit de Berne que vous vouliez
vous rapprocher. En matière d’autoroute, il faut s’attendre
à des revirements ou des demi-tours. On a connu d’ailleurs
d’autres exemples de conversion. Par exemple Saül, qui
se convertit et devient Paul, Saint-Paul, sur la route de Damas.
Ici, ce serait plutôt sur la route de la Damassine. Alors
tous les miracles sont possibles… Mais sont-ils compatibles
avec le 0,5 pour mille ?
Pour ceux qui n’habitent pas le Jura, le
chemin est évidemment plus court aussi. Porrentruy ne semble
plus à des années lumières du Plateau. Prenez
garde d’ailleurs, la Saint-Martin pourrait bien attirer encore
plus de public et prendre des allures de fête nationale, une
sorte de Marché-Concours, une prairie du Grütli ajoulote
avec force conseillers fédéraux et manifestations
à la clé. Remarquez, pour les manif, vous avez une
certaine routine. Et puis Chevenez est déjà la capitale
mondiale de la Saint-Martin.
Tout est politique. On le disait quand j’étais
jeune, et j’en suis convaincu aujourd’hui encore. Et
dans le Jura tout est encore plus politique. La Transjurane est
même l’incarnation faite béton de ce que doit
être une politique régionale, à savoir une politique
qui rapproche les périphéries des centres et leur
assure un service public équivalent. Une politique qui sert
non seulement les Jurassiens mais la Suisse puisqu’elle nous
rapproche de la France.
Cette journée d’inauguration est politique
elle aussi. Mes services m’ont expliqué que l’un
des objectifs de la planification a toujours résidé
dans l’ouverture des deux évitements de Porrentruy
et de Delémont en même temps. Ceci dans le but d’éviter
tout sentiment de rivalité entre ces deux villes.
Il semble qu’il y ait du vrai dans cette
rumeur de rivalité. En effet, on dit bien:
• que Porrentruy a de la grandeur, le château des Princes-Evêques
et les collèges,
• et que Delémont, elle, a la capitale, des industries
et des habitants plus nombreux.
C’est ainsi, la rivalité entre les
villes est une réalité très répandue.
Et elle n’est pas une spécialité jurassienne.
Elle existe aussi entre Berne et Zurich. Entre Bâle et Zurich.
Entre Genève et Zurich. Entre Saint-Gall et Zurich.
Retournons à nos moutons. Même si
le mouton est vraiment le dernier animal qui me fasse penser à
un Jurassien, sauf quand c’est un vrai mâle…
En prenant la décision de planifier l’ouverture
simultanée des évitements de Porrentruy et de Delémont,
les autorités ont fait preuve de diplomatie. J’irais
jusqu’à dire de sagesse. A 26 ans, le Jura deviendrait-il
sage, déjà ? Les frondeurs et les rebelles m’en
voudront. Mais rassurez-vous, pour moi sage n’est pas synonyme
d’ennuyeux.
Les autorités ont accepté qu’ils
pourraient y avoir de la fierté blessée si une ville
était servie avant l’autre. Elles n’ont pas nié
les sentiments des uns et de autres, au contraire, elles ont composé
avec eux.
Je ne me moque pas des divergences et de la rivalité.
Elles font partie de la vie politique comme de la vie tout simplement.
Quand j’étais jeune conseiller fédéral,
j’étais persuadé qu’il fallait combler
les fossés de notre pays. Je pensais surtout au fossé
entre les langues. A chaque votation, je m’efforçais
de trouver d’autres différences qui pourraient expliquer
les écarts de résultats entre la Suisse romande et
la Suisse alémanique. Entre les villes et les campagnes par
exemple.
J’ai cessé cet exercice. J’ai
fini par reconnaître que les différences culturelles
et politiques existaient bel et bien entre Romands et Alémaniques.
Et, avec le temps, j’ai même acquis la conviction qu’il
ne fallait surtout pas chercher à les aplanir. Parce que
l’identité se forge aussi par la différenciation.
Au lieu d’ignorer les différences ou d’essayer
de les noyer dans l’eau tiède, nous pouvons choisir
de les valoriser. Fort de notre langue, de notre culture politique,
nous osons davantage affronter le choc des idées, parler
ouvertement de nos divergences.
Accepter la différence, c’est un premier
pas vers l’autre.
Cette adversité peut s’avérer
salutaire. En effet, aujourd’hui, elle a débouché
sur un projet qui profite à chacun. Avec les évitements
de la Transjurane qui ouvrent en même temps, les habitants
des deux villes auront les mêmes avantages. Ils se déplaceront
plus rapidement, jouiront d’une plus grande qualité
de vie et subiront moins de trafic.
Dans le jargon d’aujourd’hui, on dirait
que c’est une situation win-win.
Votre conseiller d’Etat Laurent Schaffter
a dépassé d’autres rivalités, celles
qui existent entre les cantons. En effet, quand il a emmené
une partie d’entre vous manifester sur la place fédérale,
il n’a pas organisé une manifestation pour le seul
Jura. Votre canton s’est associé aux cantons de Berne,
de Neuchâtel et du Valais pour dénoncer les coupes
dans le budget des routes nationales.
Au niveau du pays tout entier, nous essayons actuellement
de créer un fonds d’infrastructures pour les routes
nationales et les agglomérations. Celui-ci devrait financer
à la fois des projets routiers et des réseaux de transport
public dans les agglomérations. Ici aussi, il s’agit
de surmonter une rivalité, celle qui existe entre la route
et le rail. Les usagers des routes ont tout à gagner si une
partie de la population prend le train : parce que la circulation
sera plus fluide sur les routes. Ils ont donc intérêt
à ce que les projets de RER se réalisent à
Genève (le Ceva), à Zurich (la gare souterraine) et
au Tessin (Stabio-Arcisate).
Quant aux partisans des transports publics, ils
doivent savoir que les projets que je viens de mentionner ne seront
pas financés par ce fonds s’ils n’acceptent pas,
de leur côté, l’achèvement rapide du réseau
des routes nationales (qui intéresse particulièrement
le Jura) et le soutien à certaines routes principales dans
les régions de montagne et périphériques (qui
intéresse aussi le Jura).
Si le fonds passe, il y aura de nombreux gagnants.
S’il trépasse, il y aura surtout des perdants.
Il s’agit donc de dépasser les rivalités
entre route et rail, mais aussi entre agglomérations et régions
périphériques, entre villes et campagnes.
Le Jura défend d’ailleurs aussi bien
la route que le rail puisqu’il s’est toujours battu
et pour la Transjurane, et pour le raccordement au réseau
TGV par l’aménagement de la ligne ferroviaire Bienne-Delle-Belfort,
tout particulièrement la réouverture de la ligne Delle-Belfort.
Il en va de même dans le débat sur
la nouvelle loi sur l’approvisionnement en électricité.
Ici aussi, il y a rivalité entre ceux qui veulent une rapide
ouverture du marché, ceux qui souhaitent avant tout la sécurité
de l’approvisionnement et ceux qui défendent les énergies
renouvelables. Le parlement a tenu compte des intérêts
de tous pour ficeler un compromis.
Vous le voyez, l’union des forces et la solidarité
ne sont pas seulement des bons sentiments, elles sont aussi des
moyens efficaces pour avancer, sortir des blocages, réaliser
des projets, construire pour l’avenir. Votre canton nous en
livre aujourd’hui une nouvelle preuve.
D’ailleurs, un de vos compatriotes –
heureusement, l’administration fédérale emploie
quelques Jurassiens -, un de vos compatriotes, donc, m’a appris
que même la rivalité entre les rouges et les noirs
n’était plus ce qu’elle était. Un événement
historique a eu lieu en Ajoie, m’a-t-il annoncé. Une
fusion a réuni les deux fédérations de musique.
Désormais, les fanfares des rouges et les fanfares des noirs
se retrouvent dans la même organisation.
Mais revenons à notre Transjurane.
Treize kilomètres, ce n’est pas très
long. C’est la distance de Porrentruy à la frontière.
C’est ce que nous inaugurerons en 2014. Enfin, quand je dis
nous, j’espère que vous m’inviterez parce qu’il
n’est pas complètement exclu que je ne sois plus au
Conseil fédéral.
Treize kilomètres. C’est cinq minutes
sur l’autoroute, quelques pas de dinosaures. Qui sait si,
ce jour-là, le Jura ne va pas entraîner le pays tout
entier dans son élan d’ouverture vers l’Europe.
C’est pourquoi nous pouvons aujourd’hui
partager notre joie en cette cérémonie d’inauguration.
Nous pourrions même entrer en transes. En Transjurane bien
sûr!
Moritz Leuenberger
Conseiller fédéral |